Quelques personnes me proposèrent un jour une question fort difficile
à résoudre, qui, à mon avis, surpasse la portée de l'esprit de ceux qui
me ressemblent et qu'on ne trouve dans aucun ouvrage connu : Quels sont,
me dirent-ils, les vices qu'enfantent les huit péchés capitaux, et quels
sont les trois péchés de ces huit qui produisent les cinq autres ? Or, comme
je ne pus répondre à cette question si hardie, je fus obligé d'avouer mon
incapacité. Mais voici ce que ces pères m'en dirent eux-mêmes.
L'intempérance
est la mère de la luxure; la vaine gloire, de la paresse; la tristesse et
la colère sont mères de l'orgueil, de l'envie et de l'avarice, et la vaine
gloire est encore mère de l'orgueil. Quand ils m'eurent expliqué cette première
chose, je me permis de demander à ces hommes vénérables de vouloir bien
contenter mes désirs, en m'apprenant quels étaient les péchés produits par
les péchés capitaux, et de quel péché chacun tirait son origine, et voici
encore la réponse qu'ils me firent avec une bonté et une affection admirables
: Il ne faut pas chercher de l'ordre et de la raison parmi des passions
folles et impétueuses, puisqu'on n'y trouve que désordre et confusion. Ce
fut ce qu'ils me démontrèrent par des exemples très justes et très convenables
et par des raisons nombreuses, fortes convaincantes; et j'en dirai ici quelque
chose pour vous donner la facilité de juger du reste. Ainsi, selon ces pères,
les ris dissolus et à contretemps viennent, tantôt de l'incontinence, tantôt
de l'intempérance, tantôt de la vaine gloire, principalement lorsqu'on se
glorifie sans honte et sans pudeur; l'excès dans le sommeil est produit
quelquefois par les excès de la bonne chère, d'autres fois par les jeûnes
observés dans un esprit d'orgueil; ici par la paresse, là par les besoins
réels de la nature, des paroles inutiles procèdent assez souvent et de l'intempérance
et de la vaine gloire; on est esclave de la paresse ou parce qu'on se traite
trop délicatement, ou parce qu'on manque de crainte de Dieu; les blasphèmes
sont ordinairement les enfants de l'orgueil; ils peuvent encore être occasionnés
en nous par notre penchant à croire que nos frères s'en rendent coupables;
quelquefois cependant c'est le démon qui en est l'auteur, à cause de l'envie
qu'il nous porte. L'endurcissement du cœur prend naissance, et dans la bonne
chère, et dans une certaine indifférence pour les choses saintes, et dans
l'affection que nous avons pour les créatures; cette affection mondaine
et sensuelle peut elle-même venir de l'esprit d'impureté, l’avarice, d'intempérance,
de vaine gloire et de plusieurs autres causes. La colère et la malice tirent
communément leur origine de l'enflure du cœur et de l’estime que nous avons
pour nous; l'hypocrisie est le fruit de la complaisance que nous avons en
nous-mêmes, de la confiance que nous mettons dans notre conduite, laquelle
nous excite à penser et à croire que nous sommes capables de nous suffire,
d'être maîtres et les arbitres de nos actions. Les vertus opposées à ces
vices prennent naissance dans des causes toutes contraires. Mais comme le
temps me manque, je ne peux traiter de chacune d'elles en particulier; c'est
pourquoi je me contente de dire que c'est l'humilité qui chasse tous les
vices de notre cœur, et leur donne la mort, et que ceux qui ont le bonheur
de posséder cette vertu, triomphent de tous les vices et de toutes les passions.
La volupté et la méchanceté sont les mères fécondes de toute sorte de maux;
et ceux qui sont esclaves de ces deux, vices redoutables, ne verront jamais
le Seigneur. C'est ne rien faire que de terrasser la première, si nous n'abattons
pas la seconde de ces deux passions.
saint Jean Climaque : L'Échelle sainte«Du Discernement dans les pensées, les vices et les vertus.» (О рассуждении помыслов и страстей, и добродетелей/ XXVI) (2016-04-01)
