Personne n'ignore que dans tous les arts et dans toutes les sciences, il
y a des opinions diverses et des sentiments différents; car les hommes
ne sont pas également parfaits dans toute chose, tantôt par défaut de
travail et de diligence, tantôt par défaut d'intelligence et de
lumières. Aussi voyons-nous des gens s'empresser de courir dans la
solitude, dans l'espérance d'y trouver un port assuré de salut; et
malheureusement ils n'y rencontrent qu'un abîme sans fond qui les
engloutit : ils prétendaient y guérir leur langue de l'intempérance des
paroles et des honteuses habitudes de leurs corps, et ils y ont augmenté
leur mal. Nous en voyons d'autres voler dans les déserts, parce que,
n'ayant pu triompher de leur humeur irascible, en vivant au milieu de
leurs frères, ils espèrent en triompher plus efficacement dans la
solitude; mais ils sont dans une misérable erreur. Nous en voyons
d'autres embrasser la vie érémitique, parce que, remplis d'orgueil, ils
aiment mieux vivre selon leur propre volonté, que de se laisser conduire
par un supérieur ou un directeur; d'autres vont dans la solitude, parce
qu'en vivant au milieu des occasions dangereuses, ils n'ont pas la
force d'y résister; d'autres désirent la vie solitaire, afin de se
rendre plus exacts dans l'accomplissement de leurs devoirs; d'autres
choisissent ce genre de vie, afin de pouvoir se punir plus sévèrement de
leurs fautes; d'autres ne cherchent la solitude que pour se faire un
nom devant les hommes, d'autres enfin, si toutefois le Fils de l'homme,
en venant sur la terre pour juger le monde, en trouve de semblables,
uniquement enflammer d'amour pour Dieu, et trouvant dans cet amour des
délices ineffables, se donnent à la vie érémitique comme à une épouse
uniquement aimée. Ne font-ils encore cette démarche que lorsqu'ils ont
fait un divorce absolu avec la négligence et la tiédeur. En effet
l'union de la vie érémitique avec un esprit de paresse forme une espèce
de fornication spirituelle.
saint Jean Climaque : L'Échelle sainte
« Du repos sacré du corps et de l'âme, ou de la vie érémitique et solitaire » (О священном безмолвии души и тела/ XXVII)
